Vous connaissez la soupe miso, une soupe transparente, sans vraie saveur, dans laquelle flottent quelques cadavres d’algues, champignons et pâte de soja. Le marché informatique c’est un peu cela aujourd’hui et la soupe MISO est composée de Microsoft, IBM, SAP et Oracle. Quatre éditeurs mammouths qui par acquisitions à coups de milliards de dollars ont presque digéré tous les éditeurs indépendants de la planète.
Le métier de journaliste consistait il y a quelques décennies, à informer les clients, les utilisateurs, sur les tendances, les nouveautés, et à porter un regard critique et sans complaisance sur le discours marketing des vendeurs divers. A cette époque le lecteur plébiscitait et payait pour une information indépendante et travaillée.
Aujourd’hui le journaliste n’est plus rien face à ces animaux à sang froid que sont devenus les ingrédients de la soupe miso. Au point de se demander ce qu’on attend de lui... Plusieurs hypothèses :
1) on attend de lui qu’il porte haut et fort la bonne parole positive de l’éditeur, sache ne pas poser trop de questions, et si par hasard la réponse était trop franche, qu’il sache s’auto-censurer. Tout cela sans rémunération bien entendu, car le journaliste reste « officiellement » indépendant, et donc non rémunéré par ceux dont il fait la publicité.
2) on attend de lui, chez certains éditeurs, qu’il n’écrive surtout pas sur l’entreprise en question. Certains éditeurs ont remplacé leur responsable communication par des chargés de non-communication, dont le métier est de faire en sorte que le journaliste n’obtienne jamais de réponse aux questions qu’il pose.
Et si par malheur il arrivait à notre journaliste de tenter de faire correctement son travail, il tomberait alors sur ses épaules une pluie de réactions des personnes concernées, dans un registre qui va de la menace à la supplique pleurante. Entre les « on se connait bien », les « je te le demande comme un service », les « je vais me faire virer »... toutes les ficelles sont employées pour tenter de le remettre dans le droit chemin de la communication contrôlée.
Il y a quelques semaines, discutant avec un jeune journaliste inquiet à l’idée d’écrire en franchissant la ligne du parti, je lui faisais cette remarque : « un bon journaliste me mesure au nombre de ses ennemis, pas au nombre de ses amis ». Cela me semble très vrai, et c’est la différence entre le journalisme, où l’on se met tout le monde à dos, et la communication, où l’on se fait bien voir de tout le monde.
Inutile de préciser que le communicant gagne bien mieux sa vie que le journaliste...
Alors, maintenant, il me reste à choisir. Le journaliste que je suis depuis des années et qui commence à être bien fatigué de ces batailles quotidiennes va-t-il laisser sa place à un communicant bien rodé et bien pensant ?