Je voudrais partager avec vous quelques extraits d'une de mes lectures préférées de cet été. Un livre découvert grâce à Canal+ : Media Control, Huit grands journalistes américains résistent aux pressions de l'administration Bush, écrit par Kristina Borjesson, et publié aux éditions Les Arènes (300 pages, 21,80 €) Un livre qui vous rend intelligent, qui sort des discours communs, et fait réfléchir... Ca ne peut pas vous faire de mal ;-)
J'en ai extrait deux grands thèmes, dont j'ai choisi de partager avec vous quelques extraits. Premier de ces thèmes, la presse, les journalistes, leur travail et leur liberté d'expression. Vaste sujet, bien polémique comme on les aime !
Je vous livre ces extraits un peu "bruts de fonderie", mais cela me semble plus honnête que d'en tenter une synthèse forcément imparfaite.
« Les seuls à jouir de la liberté de la presse sont ceux qui possèdent un organe de presse », A.J. Liebling, journaliste et écrivain. (p 44)
« Il faut avoir du ressort dans ce métier. Moi, c'est ce qui m'attire dans le journalisme. Notre but, c'est précisément de foutre tout le monde en rogne. C'est ça qu'on veut : provoquer une grosse réaction, qu'on vous crie dessus, que les attachés de presse vous harcèlent au téléphone, que les politiciens se plaignent et vous attaquent. Que peut-on rêver de mieux ? Je ne comprends pas pourquoi les autres n'ont pas les nerfs pour ça, parce que moi, c'est exactement ce que je recherche », John MacArthur, Directeur de Harper's Magazine. (p 63)
Quel est au juste le rôle de la presse ?
« Découvrir la vérité, dire la vérité, avoir le courage de poser les bonnes questions. Remettre en cause encore et toujours en prenant une position antagoniste », Helen Thomas, Editorialiste, Hearst Newspapers (p 79)
« Les organes d'information ont un problème : ils n'aiment pas engager des journalistes ayant un bon niveau d'expertise dans un domaine précis, au motif qu'ils écriraient des articles trop techniques pour le grand public. C'est pourquoi nombre de journalistes prétendument « économiques » maîtrisent mal leur sujet », Paul Krugman, chroniqueur économique au New York Times (p 142)
« Un journaliste doit toujours prendre le contrepied de ce qu'on lui dit. Si le gouvernement dit 'blanc', on doit aller voir s'il n'y a pas un peu de noir là-dessous », James Bamford, auteur et reporter spécialiste du renseignement américain (p 162)
James Bamford fait partie de ces rares journalistes… qui a multiplié les collaborations dans la presse… sans jamais rien abdiquer de sa liberté critique, qui est à ses yeux un atout professionnel autant qu'un dû pour son public. (p 157)
« Si l'administration dit 'blanc', il faut se débrouiller pour découvrir le noir, et si elle dit 'noir', on doit dénicher le blanc », James Bamford (p 190-191)
C'est la loi des annonceurs, non ? Aucune marque n'a envie d'associer son nom à des émissions d'actualité intransigeantes qui risqueraient de fâcher les téléspectateurs, les hauts responsables ou le pouvoir en place. Ils veulent que leurs pubs passent dans des émissions de variété inoffensives.
« Je sais bien. C'est ainsi que va le monde. 'Primetime' et '20/20' sont en compétition avec 'Dateline', alors ils s'adressent au plus petit dénominateur commun, c'est-à-dire aux gens qui n'ont pas envie d'écouter un exposé sur les décisions de Rumsfeld ou une analyse de leur impact. Ceux qui s'intéressent à Michael Jackson ou à un mannequin représentent une cible marketing beaucoup plus importante », James Bamford (p 192)
« Le journalisme objectif n'existe pas. Nous avons tous une éducation, des expériences, une formation et des opinions différentes, et elles colorent ce que nous écrivons », Walter Pincus, Reporter au Washington Post
« Moi, je dis que nous [la presse] sommes devenus un service général des postes. La vraie démocratie, c'est quand les citoyens s'informent à diverses sources et confrontent différents points de vue. Mais la concentration est telle qu'aujourd'hui, la plupart des journaux se trouvent en situation de monopole dans presque toutes les grandes villes. Le pluralisme a disparu. Et on ne peut pas compter sur les blogueurs pour pallier ce vide, car ne se sont pas des médias de masse. Ils ne le deviennent que s'ils sont repris par la presse écrite, la radio ou la télévision qui, elles, continuent à toucher les foules », Walter Pincus (p 238-239)
« Recevoir les mêmes informations par des canaux différents ne garantit pas nécessairement qu'elles soient d'origine différentes… », John Walcott, directeur du bureau de Washington de Knight Ridder (p 254)
« Je pense que les plumitifs qui manquent d'intégrité et qui ne racontent que ce que le public a envie d'entendre ne sont pas des journalistes mais des propagandistes. Ou des vedettes. La plupart des types que l'on voit à l'écran, comme le présentateur de NBC Tom Brokaw, ne sont pas des hommes de presse : ce sont des stars maquillées à outrance qui jouent au journaliste avec une belle voix onctueuse et une chevelure bien peignée », Chris Hedges, reporter de guerre et écrivain (p 287)
« Je pense que le rôle du journaliste est de poser les questions auxquelles ses lecteurs n'ont pas envie de réfléchir, de leur livrer des informations qui les mettent mal à l'aise, de leur faire voir le bandeau qu'on s'acharne à leur mettre sur les yeux, de leur permettre de se mettre à la place de l'autre, de voir le monde à travers les yeux de l'autre », Chris Hedges (p 291)
Sur le plan psychologique, quelle est la qualité première d'un grand reporter ?
« La haine de l'autorité. Le dégoût de l'injustice. Un grand reporter est un homme en rogne qui entretient sa colère pour dénoncer les horreurs dont il est témoin. Nous sommes certainement des personnages impossibles, infréquentables. Je ne voudrais pas travailler avec quelqu'un comme moi », Chris Hedges (p 292)